28/11/2011

Sourds aux prophètes

C'est malheureusement une vieille chanson qui veut que les meilleur(e)s d'entre nous nous préviennent des dangers et que leur voix, sauf rare exception soit systématiquement ignorée. Et lorsqu'elle l'est, au mieux, elle devient un dogme et on passe les 2'000 années suivantes à se chamailler comme des chiffonniers sur chaque mot et chaque virgule.

J'ai déjà écrit sur ce sujet («Il nous manque un homme providentiel») et comme je viens de lire un texte («Le pèlerinage aux sources») de Lanza del Vasto, écrit en 1937 lors d'un voyage à Ceylan (ex Sri Lanka) et en Inde auprès de Gandhi, qui résonne assez bien, je trouve, avec ce que nous vivons en ce moment, cette domination implacable de l'homme par l'homme à travers un «système» de plus en plus effréné et inhumain, j'ai eu envie de le partager avec vous.

Chacun pourra actualiser ce texte à loisir, et les adaptations à notre temps et à la mondialisation sont fort faciles:

«Si les gens d'aujourd'hui ne sont pas convaincus du caractère fâcheux d'un système qui les a menés de crise en krach, de faillite en révolte, de révolution en conflagration; qui gâte la paix, la rend affairée et soucieuse; qui fait de la guerre un cataclysme universel, presque aussi désastreux pour les vainqueurs que pour les vaincus; qui ôte son sens à la vie et sa valeur à l'effort; qui consomme l'enlaidissement du monde et l'abrutissement du peuple; si les gens d'aujourd'hui accusent n'importe qui des grands maux qui les accablent, en attribuant la cause à n'importe quoi plutôt qu'au développement de la machine, c'est qu'il n'est pas de sourd mieux bouché que celui qui ne veut rien entendre.

Il faut que la puérile admiration pour les brillants jouets qui les amusent, il faut que l'exaltation fanatique pour l'idole qu'ils se sont forgée, et à laquelle ils sont prêts à sacrifier leurs enfants, leur ait tourné la tête et fermé les yeux à l'évidence pour qu'ils continuent d'espérer du progrès indéfini de la machine, l'avènement d'un âge d'or.

Ne parlons pas des bouleversements que le progrès des machines fait sans cesse subir aux institutions humaines, parlons seulement des avantages par lesquels elles allèchent le sot.

Elles épargnent du temps, elles épargnent des peines, elles produisent l'abondance, elles multiplient les échanges et amènent un contact plus intime entre les peuples, elles finiront par assurer à tous les hommes un loisir perpétuel, dit-on.

S'il est vrai qu'elles épargnent du temps, comment se fait-il que dans les pays où les machines règnent, on ne rencontre que des gens pressés et qui n'ont jamais le temps ? Alors que dans ceux où l'homme fait tout de ses mains, il trouve le temps de tout faire et du temps en outre, autant qu'il en veut, pour ne rien faire.

S'il est vrai qu'elles épargnent de la peine, pourquoi tout le monde se montre-t-il affairé là où elles règnent, attelé à des tâches ingrates, fragmentées, précipitées par le mouvement des machines, à des travaux qui usent l'homme, l'étriquent, l'affolent et l'ennuyent ? Cette épargne de peine, en vaut-elle la peine ?

S'il est vrai qu'elles produisent l'abondance, comment se fait-il que là où elles règnent, règne aussi, dans tel quartier bien caché, la misère la plus atroce et la plus étrange ? Comment, si elles produisent l'abondance, ne peuvent-elles produire la satisfaction ? La surproduction et le chômage ont logiquement accompagné le progrès des machines, tant qu'on n'a pas fait une guerre, trouvé un trou pour y jeter le trop-plein.

S'il est vrai qu'elles ont multiplié les échanges et rendu les contacts plus intimes entre les peuples, il ne faut pas s'étonner que lesdits peuples en éprouvent les uns pour les autres, une irritation sans précédents.

[...]

A dire vrai, l'homme a besoin du travail plus encore que du salaire. [...] Car le but du travail n'est pas tant de faire des objets que de faire des hommes. L'homme se fait en faisant quelque chose.

[...]

Mais pour que le travail même, et non le payement seul, profite à l'homme il faut que ce soit un travail humain, un travail où l'homme entier soit engagé: son corps, son cœur, son intellect, son goût. L'artisan qui façonne un objet, le polit, le décore, le vend, l'approprie aux désirs de celui à qui il le destine, accomplit un travail humain. Le paysan qui donne vie aux champs et fait prospérer le bétail par une œuvre accordée aux saisons, mène à bien une tâche d'homme libre. Tandis que l'ouvrier enchaîné au travail à la chaîne, qui de seconde en seconde répète le même geste à la vitesse dictée par la machine, s'émiette en un travail sans but pour lui, sans fin, sans goût ni sens. Le temps qu'il y passe est temps perdu, vendu: il vend non son œuvre mais le temps de sa vie. Il vend ce qu'un homme libre ne vend pas: sa vie. C'est un esclave».

 

Heureux ceux qui, dans cette économie mondialisée, peuvent encore revendiquer leur plein statut d'Homme libre ?

21:06 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sourds aux prophètes, lanza del vasto, pèlerinage aux sources | |  Facebook