• Les « Souvenirs européens » de Stefan Zweig et l'actualité

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    Formidable émission de Guillaume Gallienne (« ça peut pas faire de mal », France Inter, samedi 25 mai) sur l’écrivain autrichien et son dernier livre écrit après son exil « Le Monde d’hier, souvenirs d’un Européen ».

    Il y décrit les années 30 en Allemagne comme personne : le réveil des masses, l’antique magie des drapeaux, les paroles patriotiques, le goût de l’aventure où chacun peut devenir un héros, le besoin impérieux de sortir du monde bourgeois et de donner libre cours aux instincts sanguinaires les plus primitifs. Rapidement commence l’intimidation de ceux qui respectent encore les institutions.

    Les allemands raisonnables de l’époque jugeaient inimaginable qu’un homme qui n’avait même pas terminé l’école primaire put occuper un poste aussi prestigieux que celui de chancelier. Rien n’a autant aveuglé les intellectuels allemands que cette certitude qu’Hitler n’était qu’un « agitateur de brasserie ». Et même lorsque il est devenu chancelier, ils pensaient encore que ce ne pouvait être qu’à titre intérimaire. C’est alors, toujours selon Zweig, que le génie cynique de Hitler se manifesta pour la première fois, par une technique de grand style. Ce qu’il a appelé  « la technique de l’imposture sans scrupule ». Pendant des années il avait fait des promesses dans toutes les directions afin d’acquérir des soutiens stratégiques :

    • L’industrie lourde se sentait délivrée de sa peur du bolchevisme car elle voyait au pouvoir l’homme qu’elle avait secrètement financé depuis des années
    • La petite bourgeoisie appauvrie à laquelle il avait promis la baisse des taux d’intérêt poussait des soupirs de soulagement enthousiastes
    • Les petits commerçants se souvenaient qu’il avait approuvé la fermeture des grands magasins, leurs concurrents les plus dangereux
    • Le meilleur accueil lui était réservé par les militaires car il vilipendait le pacifisme.

    Hitler est nommé chancelier en janvier 33 et pendant les mois qui précèdent les élections législatives du 5 mars, l’intimidation s’accentue encore. Les SA (troupe paramilitaire des nazis entraînée pour l’attaque, la violence et la terreur) perturbent les réunions de leurs adversaires politiques et passent à tabac nombre d'opposants. Tous les journaux critiques de l’action du chancelier sont interdits. Puis c’est l’incendie du Reichstag, fin février 33. Il en profite pour supprimer toutes les libertés individuelles. Le Parlement disparaît. On apprend en frissonnant qu’il existe des camps de concentration et que des cachots secrets sont aménagés dans les casernes pour y supprimer des innocents, sans jugement. On laisse libre cours à tout désir de vengeance privée. L’inhumanité s’étend ensuite à la Terre entière.

    Peut-on tirer des parallèles avec l'actualité de ce qui se passe aux USA ? J’en vois plusieurs :

    • Personne ne prenait Trump au sérieux. Comment un homme médiocrement intelligent, inculte et ignare pouvait-il devenir président des Etats-Unis ? Et même aujourd’hui, la plupart des gens pensent qu’il n’est qu’un accident de l’Histoire et qu’il sera remplacé à la prochaine élection présidentielle
    • Trump et le parti républicain sont prêts à violer toutes les lois qu’il faut afin de conquérir et de conserver le pouvoir
    • Il sait faire vibrer la fibre patriotique et ne se prive jamais de recourir à ces artifices pour son bénéfice personnel
    • Il applique la technique de « l’imposture sans scrupules » avec maestria. Imposteur est son surnom et il l’impose sans le moindre scrupule, même lorsque il fait l’étalage douloureux de son incompétence
    • Il a su mettre la plupart des grandes fortunes du pays dans sa poche (dans les 2 sens du terme) en leur promettant et en leur accordant des privilèges fiscaux insensés et en se posant en barrage contre le « socialisme »
    • Il sait faire croire aux déçus du rêve américain qu’il est leur chevalier blanc (doublement « blanc ») et qu’il va leur permettre de prendre leur revanche sur tous ceux qui les ont trahis
    • Il sait désigner « l’ennemi » à la vindicte des foules (les Mexicains, les Chinois, les Clinton, les démocrates en général)
    • Il n’hésite pas, lors de ses (nombreux) meetings, à intimider et/ou à faire taire par la force, un spectateur ne manifestant pas son admiration à son égard
    • Il désigne les médias à la vindicte populaire en les traitant « d’ennemis du peuple »
    • Il prétend maintenant que ceux qui enquêtent sur lui sont des « traîtres » (crime passible de la peine de mort)
    • Il tente par tous les moyens de vider le Congrès (une des 3 branches du pouvoir aux USA avec l’exécutif et la Cour suprême) de tous ses pouvoirs en refusant brutalement de coopérer avec les enquêtes en cours
    • Il a fait main basse sur la Cour suprême puisque il a bénéficié aussi bien de l’obstruction répugnante du Sénat à majorité républicaine un an avant la fin du mandat de Barack Obama pour le renouvellement d’un siège que de la démission d’un juge peu après son arrivée au pouvoir
    • Il a amadoué l’armée en lui accordant un budget supérieur à tous ceux accordés jusques ici dans l’histoire du pays
    • Il n’hésite pas à intimider en disant, lors d’un meeting, que « toutes les armes sont de mon côté ». Il parlait aussi bien de la force « légale » (armée, FBI, polices…) que des forces illégales (bikers et tous les « red necks » qui possèdent de nombreuses armes)
    • Depuis les attaques du 11 septembre 2001, la CIA, avec l’accord plein et entier de l’administration Bush fils, utilise des sites secrets qui permettent de torturer à l’abri des regards indiscrets

    De même que les Allemands et beaucoup d’Européens n’ont rien vu venir dans les années 30, de même les Etats-Unis semblent encore trop souvent croire que leur système démocratique de « checks and balances » (entre les 3 pouvoirs) va leur permettre d’éviter le naufrage. Le narcissisme pathologique de Trump qui est sa seule force et son seul « génie » affaiblissent chaque jour un peu plus les institutions des Etats-Unis. Cet « écho » (ou ce raté) de l’Histoire devrait tous nous faire réfléchir.

     

     

     

     

  • Résister au capitalisme

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    Pour ceux qui n’auraient pas vu l’édifiant reportage d’ARTE sur les transports routiers en Europe :

    https://www.youtube.com/watch?v=A8OBLkkyqyY

    C'est passionnant. Il y a tout là-dedans. On y voit à l'oeuvre toutes les limites qui font que, dans le domaine du transport, on reste collés aux modèles du milieu du 20ème siècle. Et quand cela "évolue", alors c'est pour tirer profit du laxisme de nos législations (le modèle "Amazon", mais pas seulement). Laxisme qui est lui-même institutionnalisé grâce à la puissance des lobbies routiers. On y comprend la puissance de ceux-ci auprès des gouvernements des pays européens et auprès du parlement européen. Il y a clairement une volonté de mettre tous les atouts du côté des constructeurs de poids lourds diesel et un sabotage (par refus d'investissements) de tous les autres modes de transport. Le cercle vicieux parfait.

    Si l’on extrapole cela aux autres domaines de l'activité financière et industrielle et que l’on prend en compte l'ensemble de nos gouvernements, que cela soit à Berlin, à Paris, à Berne (même si dans ce domaine spécifique, le ferroutage fonctionne à peu près), à Bruxelles ou à Washington, alors on comprend pourquoi rien ne change et rien n'avance. Cette poignée d'individus qui concentre tous les pouvoirs et tous les moyens financiers et économiques verrouille la totalité de nos gouvernements aussi bien au niveau législatif, qu'exécutif.

    Le débat qui existe ensuite périodiquement, au moment des élections, entre les citoyens et la classe politique n'est malheureusement qu'une triste pantalonnade qui ne fait plus rire grand monde, tant nous sommes loin des discours aux actes. Prétendre que le pouvoir est dans les urnes est devenu une illusion qui ne fait que croître au fur et à mesure que les véritables pouvoirs de décision se concentrent entre un nombre de personnes de plus en plus restreint, restructuration après restructuration, rachat d'entreprise après rachat d'entreprise, merger après merger, inceste (entre l'argent et le pouvoir politique) après inceste, cadeaux fiscaux après cadeaux fiscaux, scandale vite étouffé (grâce à des sociétés de PR) après scandale tout aussi vite étouffé. La direction ultime du capitalisme est la concentration extrême des moyens de production, des revenus et du capital. Cela est magistralement démontré par le fait que, après 40 années de « révolution conservatrice » faite de mondialisation et de transferts successifs de richesses, 8 personnes possèdent autant que les 50% les plus pauvres de la population mondiale.

    Bien sûr, ne pas voter ouvre la porte à des gouvernements populistes, autoritaires et cleptocrates, mais voter pour des gouvernements « présentables » permet, sous couvert de « démocratie », à cette collusion monstrueuse entre les puissances de l'argent et le pouvoir politique de prospérer d'année en année et de nous amener toujours plus près d'une dictature de facto des puissances de l'argent qui draine 90% des richesses en faveur d'une poignée de familles et d'individus et qui met le reste de nos populations en une forme d'esclavage moderne, soit en tant que "larbins du système" (lorsqu'ils font de la politique ou sont avocats d'affaires, ou cadres supérieurs ou prof. d'économie, etc.., etc...), soit sont exploités en bonne et due forme comme toutes ces "petites mains" de ce système monstrueux (les routiers que l'on voit dans le reportage, les employés d'Amazon, etc.., etc..). C'est ce que l'on appelle devoir choisir, dans les urnes, entre la peste et le choléra. Les deux sont monstrueux. Les deux mènent à des dictatures par la concentration inéluctable des pouvoirs qu'ils portent en eux. Les deux semblent impossibles à réformer. D'où l'exaspération de plus en plus grande des peuples occidentaux. Là aussi un cercle vicieux tout aussi parfait.

    Pour notre "salut" individuel et collectif, on doit essayer de trouver, pour nous-même, par nous-mêmes, un modèle qui nous permette de nous compromettre aussi peu que possible aussi bien avec le fascisme politique qu'avec le fascisme économique. Quelques timides tentatives existent. Puissions-nous les soutenir. Elles sont la seule alternative crédible qui pourrait nous permettre de sortir de cette folie sans passer par un bain de sang.