13/12/2010

Marchands d'aliénation

Dans un billet précédent, j'ai longuement abordé la question de ce qui apparaît à mes yeux comme le (non) sens des responsabilités du secteur privé. Dans ce billet, je voudrais mettre en lumière le côté parfois machiavélique de l'esprit marchand qui pousse certaines entreprises à vendre leurs produits (matériels ou virtuels) avec un cynisme sans bornes. Et face à leurs menées, nos Sociétés sans boussoles et qui ont depuis longtemps rejeté toute référence à un Esprit supérieur, sont bien démunies pour imposer des limites. Et je n'évoquerai même pas la collusion qui peut exister entre nos gouvernants et ces entreprises apparemment toute puissantes, tant ce serait enfoncer des portes ouvertes.

Nous parlons beaucoup du dopage dans le domaine du sport et dissertons à l'envi sur tel ou tel sportif lorsqu'il se fait prendre les doigts dans le pot de confiture. Mais ne devrions-nous pas admettre que le dopage (et qui parle de dopage parle aussi d'addiction) dépasse largement le domaine du sport d'élite et même du sport tout court ?

Si l'on se réfère au dopage comme étant la prise de substances pouvant affecter positivement (au moins dans un premier temps) nos
performances et/ou modifier les perceptions de nos limites et/ou nous permettre de supporter un quotidien qui serait autrement trop  problématique, alors force est de constater que le dopage, légal ou illégal, est beaucoup plus répandu que communément admis. Qu'il est là, tout près de nous. Que pour beaucoup, le premier geste du matin est d'allumer une cigarette ou de se faire chauffer un café. Et que notre journée se déroule ainsi, de stimuli en stimuli, à chaque baisse de régime.

Et des substances nous permettant de booster nos performances ou de surmonter une frustration, il en existe des quantités (quelques exemples connus):

  • alcool: voici une drogue légale (je ne parle pas de la personne qui boit un verre de temps en temps en connaisseur) qui après des succès remarquables dans la lutte contre sa surconsommation a un succès de plus en plus important parmi la jeunesse. Certes il y a quelques cantons qui ont tenté d'édicter des lois pour essayer de limiter l'accès à l'alcool, des adolescents. Cette politique a-t-elle réussi ? Non, bien sûr. Et je dirais même que l'Etat a une attitude ambiguë. En effet, d'un côté il cherche à limiter l'accès des jeunes à ce produit et de l'autre il autorise les fabriquants à mettre sur le marché des substances alcoolisées particulièrement perverses qui sont clairement faites (je pense ici aux alcools forts et hyper sucrés, appelés alcopop) pour habituer un public de plus en plus jeune à boire de plus en plus, tout en étant trompé sur la nature réelle de ces produits grâce aux quantités énormes de sucre qu'ils contiennent. Ne doit-on pas s'alarmer en constatant que de nos jours, on trouve des pré-ados de 10-12 ans qui sont déjà profondément (et probablement irréversiblement) alcooliques ?
  • tabac: le même constat prévaut dans le domaine du tabac. D'un côté l'Etat cherche à limiter la consommation de tabac en en augmentant le prix et en limitant les espaces publics où l'usage du tabac est autorisé. Mais de l'autre nous savons que l'Etat autorise les fabriquants à ajouter toutes sortes de substances dans les cigarettes qui augmentent la dépendance. Et le résultat est que l'on peut vraiment douter des statistiques tendant à démontrer que le pourcentage de fumeurs diminue régulièrement. Au contraire, j'ai l'impression subjective que les fumeurs sont, après une baisse relative, à nouveau de plus en plus nombreux et de plus en plus jeunes
  • fumette: là aussi nous assistons à une banalisation impensable il y a encore une génération, de cette pratique parmi les jeunes (et les moins jeunes). Et la fumette qui touche une proportion inouïe de jeunes est évidemment intimement liée à l'usage précoce du tabac
  • café: une industrie planétaire est organisée autour de notre consommation de café. Cette substance a un cours sur les marchés mondiaux et des pays entiers ont le commerce du café comme principale source de devises
  • médicaments de "confort": que d'argent dépensé pour acheter des substances qui certes apportent une illusion de soulagement, mais qui souvent conduisent à une intoxication de notre milieu intérieur, un ralentissement de notre métabolisme et à une aggravation de nos symptômes initiaux
  • sport(-spectacle): je ne pense pas ici au sport de plein air qui fait le plus grand bien s'il est pratiqué dans un bon esprit. Non je pense à ces milliers de spectateurs qui chaque week-end envahissent les stades de football et les patinoires de nos pays. Là ils y apprennent les instincts les plus rudimentaires et parfois les plus bas , ils y apprennent la haine de l'autre  (ma dernière visite, en 2004, à une patinoire, s'est soldée par une sortie encadrée par la police anti-émeutes en grande tenue). Et bien sûr l'alcool y coule à flots (en une autre occasion j'ai vraiment eu peur dans un train lorsqu'à la gare de Fribourg le train dans lequel je me trouvais a été soudain envahi par quelques centaines de spectateurs fortement alcoolisés, d'une équipe de hockey). Je pense aussi aux centaines de rendez-vous internationaux qui rythment le calendrier toute l'année, qui mettent en scène des sportifs surmédiatisés et scandaleusement bien payés. Entre le sport local et les grands rendez-vous internationaux on peut vraiment en conclure que le sport-spectacle est devenu le nouvel opium du peuple: aujourd'hui les églises sont presque vides et les foules "communient" à d'autres (s)cènes
  • variétés/divertissements: là aussi l'industrie spécialisée produit à l'année de nouveaux "artistes" plus ou moins talentueux et, lorsqu'il s'agit de jeunes femmes, fort jolies et passablement dévêtues. Et je ne parle pas du "modèle" proposé à nos enfants par des spectacles ou des clips faisant la promotion d'une décadence des moeurs et des esprits qui devrait nous faire tous réfléchir
  • télé(-réalité): une autre façon de visiter les abîmes de la conscience humaine et d'abrutir des foules fatiguées par une vie harassante et qui n'aspirent qu'à se "vider l'esprit"
  • internet: encore un outil qui aurait pu être formidable par l'accès à l'information pour le plus grand nombre. Mais si l'on parle volontiers de cela et de la fracture numérique entre le Nord et le Sud, on omet souvent de dire que 80% du trafic sur internet va vers des sites pornographiques
  • téléphonie mobile: encore une"merveilleuse" invention. Mais lorsque l'on pense que l'industrie a couvert (avec notre aide enthousiaste de consommateurs) la planète d'antennes de téléphonie mobile, donc d'un smog électromagnétique dont les effets sont encore minimisés, on se demande vraiment s'il valait la peine de faire tout cela et de se mettre tous en danger, lorsque l'on entend la nature de 99% des conversations


Suite à ce catalogue non exhaustif, on peut se demander où et quand, dans un tel modèle de société, les êtres (vous, moi) trouvent le temps et l'énergie pour se retrouver, retrouver leur "centre", retrouver leur "musique" intérieure alors que tout est fait pour nous attirer à l'extérieur de nous-mêmes afin de devenir des consommateurs de plus en plus effrénés de satisfactions matérielles et matérialistes? Quelle est la légitimité d'un modèle de société qui nous fournit tous les moyens pour éviter de "risquer" d'accéder à notre silence intérieur, à notre conscience, tout cela au profit d'acteurs économiques qui s'enrichissent de notre aliénation ?

 

20:56 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : liberté, aliénation, esprit marchand pervers | |  Facebook

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