23/11/2010

Le (non) sens des responsabilités du secteur privé

En ces temps économiques plus que troublés, tout le monde s'interroge sur le sens des responsabilités (sociales, économiques, civiques) de larges pans de l'économie privée. Et l'interrogation est légitime, tant ce sens des responsabilités semble inversement proportionnel à la somme des bénéfices que les entreprises génèrent : autant les petites et moyennes entreprises ont un véritable esprit à la fois entrepreneurial et socialement responsable, autant les grands groupes ne répondent qu'à la pression de leurs actionnaires qui récompensent, par des envolées boursières, tout ce qui détruit la cohésion sociale et la solidarité considérées comme des charges insupportables (on l'a vu encore le 17 novembre 2010, avec l'annonce des résultats de Roche et bientôt peut-être avec ceux de Novartis). Et, parallèlement, attribuent des salaires indécents et des parachutes dorés à ceux qui mettent en œuvre ces politiques.

Ce projet politique et économique, aussi appelé la «Révolution conservatrice», s'est dessiné aux Etats-Unis dans les années (19)70 et a permis, en empruntant à la Gauche qu'elle combattait avec acharnement son arme suprême, la propagande, de porter au pouvoir Ronald Reagan, un Président charismatique et particulièrement bien conseillé dans cette tâche.

L'Administration Reagan s'est lancée avec enthousiasme dans 2 tâches lourdes de sens au regard de l'Histoire :

  • Sur le plan militaire, la course aux armements a placé la barre si haut avec le fameux, et probablement fumeux, projet dit de la «Guerre des étoiles» que l'Union soviétique a implosé
  • Sur le plan économique, la Révolution conservatrice a essaimé dans toutes les économies occidentales et a eu des effets parfois particulièrement pervers en favorisant «la privatisation des bénéfices et la socialisation des pertes»

La fameuse propagande, pour schématiser, dit que l'Etat est lourd, inefficace, coûte cher, qu'il est un frein à l'initiative individuelle et à la Liberté (rien que cela) et que la meilleure des choses serait qu'il soit le plus mince et le plus discret possible. Bref, qu'il est le problème et pas la solution. A l'inverse, l'économie privée est parée de toutes les vertus en ce qu'elle crée des richesses, des emplois et assure le bonheur de tous en laissant libre cours à la créativité et à l'esprit d'initiative de chacun.

Après une trentaine d'années d'application presque systématique de cette politique et le recul que le temps permet, les résultats répondent-ils aux promesses ? Le citoyen moyen est-il plus heureux, plus libre, plus créatif, plus responsable, plus riche éventuellement qu'il y a 30 ans ?

Entre la propagande et la réalité à quoi a-t-on véritablement assisté ?

  • Sous l'égide de l'OMC, une ouverture systématique des économies jusqu'alors nationales et protégées de la concurrence, pour arriver à une sorte de grand marché où tout acteur économique peut être actif partout
  • une délocalisation massive des emplois industriels et de service, vers des économies où la main d'œuvre est bon marché et corvéable à merci (ce qui a permis de casser les reins des syndicats, un contre-pouvoir jugé intolérable)
  • des investissements tout aussi massifs dans ces économies qui n'étaient pas encore émergentes
  • une mise en concurrence des travailleurs de tous les pays avec la menace de délocalisation au cas où les travailleurs occidentaux n'accepteraient pas de réduire leurs acquis sociaux
  • une lutte âpre dans les Parlements de toutes nos Nations occidentales pour faire accepter à la classe moyenne la diminution de ses avantages et la hausse de ses charges (on y assiste également en Suisse: les Lois sont modifiées pour diminuer les prestations de l'assurance chômage, ou tenter de raboter celles du 2ème pilier, on s'attaque à l'AI ou au marché de l'électricité. Et l'on augmente la TVA. Et une fois que tout ceci est acquis, on retourne à la case départ pour initier un nouveau cycle de coupes dans les budgets et les programmes sociaux)
  • un phénoménal transfert de richesse légal (car légiféré) des classes pauvres et moyennes vers le 1% des gens les plus riches de nos sociétés respectives
  • une augmentation qualifiée par beaucoup, d'indécente, y compris par les économistes dits «de droite», des salaires des grands patrons
  • un affaiblissement concerté, voulu et légalisé par nos Parlements nationaux, de toutes les Lois de protection des travailleurs, de l'environnement, des consommateurs, etc..
  • la crise des subprimes, qui n'est que le résultat de 30 années de dérégulation, qui a failli tout emporter sur son passage (même si cette crise est loin, très loin, d'être terminée)

Par l'énumération de ce petit catalogue, on constate qu'on est assez loin des lendemains qui chantent annoncés  par nos brillants penseurs. Pour enfoncer un peu plus le clou, je vais prendre 2-3 exemples qui me paraissent assez significatifs :

  • Attentats du 11 septembre : que n'a-t-on déjà dit sur cet événement dramatique. On sait ce qu'il en est advenu avec les guerres en Afghanistan et en Irak qui sont en train d'enliser la puissante armée des Etats-Unis et de ruiner le pays (voir le livre de Joseph Stiglitz : «Une guerre à 3'000 milliards de $»). Or si lors de cet événement tragique l'Etat a pris ses responsabilités (je ne juge pas ici du bien-fondé ou non d'entrer en guerre, c'est un autre débat), si les Etats-Unis ont été noyés sous un délire patriotique qui a muselé la plupart des voix qui auraient pu (ou dû) s'opposer à la guerre en Irak (exemple : le New-York Times), qu'a fait le secteur privé pendant ce temps ? Il a au mieux gelé les embauches et au pire licencié en masse, profitant assez cyniquement de ce tragique événement pour continuer de diminuer ses coûts de production et augmenter ses bénéfices
  • Crise des subprimes : après avoir transformé l'économie mondiale en un gigantesque casino et avoir vu tout le système au bord de l'effondrement, il n'y eut d'autre recours que d'appeler l'Etat au secours pour venir renflouer des banques au bord de la faillite. Qu'a fait depuis l'économie privée ? Elle a recommencé, comme avant, à engranger des bénéfices monstrueux, à distribuer des bonus qui dépassent l'entendement (140 milliards de $ pour les seules banques américaines en 2010), à licencier à tour de bras, à expulser de leurs maisons les gens qui se sont faits prendre au piège, en bref : elle n'a rien compris et en refusant le jeu de la solidarité, en refusant de créer des emplois, elle aggrave et prolonge une crise qu'elle a elle-même provoquée
  • Chine : là aussi, le secteur privé, dans son avidité à engranger des profits faciles et sa volonté implacable de casser les reins des syndicats, a créé par ses investissements massifs et ses transferts de technologie, un «monstre» à la Frankenstein qui se retournera un jour prochain contre ses créateurs (la célèbre phrase de Lénine «les capitalistes nous vendront un jour la corde avec laquelle nous allons les pendre» trouvera peut-être son épilogue prophétique avec la Chine plutôt qu'avec l'Union soviétique. En fait, nous ne leur avons même pas vendu la corde, nous la leur avons donnée). Un pays devenu incontournable, de plus en plus arrogant politiquement et puissant militairement et technologiquement, et qui tient aujourd'hui les cordons de la bourse mondiale (que feraient les Etats-Unis sans les prêts chinois ?)

Et l'Etat dans tout cela ? Il est, comme rêvé par nos mages de l'économie libérale, de plus en plus faible : les innombrables baisses d'impôts ont entraîné des réductions proportionnelles des budgets de tous les Ministères, y compris de ceux censés contrôler l'économie privée. Et de plus en plus inféodé aux puissances de l'argent.

Quant au secteur privé, il est comme un enfant, sans limites, ne sachant pas s'imposer des règles du jeu (car la compétition et le profit maximum régissent tout). Il est devenu l'un de ces enfants-rois qui cassent leurs jouets (si vous refusez de faire ce que l'on veut nous allons délocaliser), font des crises de nerfs dès qu'une limite s'oppose à leurs désirs (si vous augmentez nos impôts nous allons déménager) et qui mettent leurs parents sous une pression constante (nous voulons payer moins d'impôts, nous voulons moins de règles contraignantes) afin de satisfaire tous leurs caprices.

Mais on a vu avec la crise des subprimes que lorsque l'enfant-roi a cassé ses jouets il a été bien content d'appeler ses parents au secours pour que ceux-ci viennent les réparer. Les parents se sont exécutés, mais ceux-ci n'ayant pas d'assurance en responsabilité civile, la famille entière (vous, moi) va devoir payer pendant au moins 10-20 ans les dégâts causés par ce sale gosse capricieux.

Alors où tout cela nous mène-t-il ?

Paupériser les classes les plus défavorisées de la Société ainsi que les classes moyennes, permet sans doute à quelques-uns de faire de très profitables bénéfices à court et à moyen terme, mais la crise des subprimes a montré de façon dramatique les limites de ce modèle économique car c'est toute la dynamique économique de nos sociétés, basée sur la consommation, qui est mise en péril : lorsque des millions ou des dizaines de millions de gens, selon la taille des pays, sont touchés dans leur pouvoir d'achat, des pans entiers de l'économie s'effondrent (immobilier, automobile, etc..). C'est aussi vrai de la cohésion sociale fondée sur le principe que chacun devrait avoir une chance de vivre dans la dignité.

Il est grave de la part de nos décideurs qui ont les moyens politiques, économiques et intellectuels de modifier le cours des événements, de continuer jour après jour, loi après loi, d'aggraver la situation économique et sociale, au risque de se diriger vers un état de guerre entre couches sociales (les terribles cures d'austérité de certains pays, PIGS et Grande-Bretagne en tête, pourraient initier de graves conflits sociaux) et/ou entre Etats, car jamais probablement dans l'histoire de l' Humanité les grands déséquilibres ne se sont (ne serait-ce que momentanément) dénoués autrement que dans des conflits sanglants.

Aujourd'hui nous avons la chance d'être informés comme jamais, nous avons accès à toutes les leçons de l'histoire pour nous prévenir du danger et pourtant nous continuons, dans tous les domaines, à foncer dans le mur !

La dérégulation a été si loin qu'il est littéralement impossible de revenir en arrière. Et s'il paraît logique que l'Etat ne joue pas le rôle d'entrepreneur (on connaît la faillite totale de tous les systèmes où l'Etat a voulu jouer tous les rôles), il faut d'urgence redéfinir les devoirs et les responsabilités de chacun :

  • à l'Etat de définir et de faire respecter les règles du jeu (en s'en donnant les moyens)
  • aux entrepreneurs privés de créer de la richesse socialement responsable

 

13:26 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : économie, politique, suisse, secteur privé vs secteur public | |  Facebook

01/11/2010

La Suisse et le risque de se surestimer économiquement

Je me sens généralement très éloigné des positions de "Think Tanks" comme Avenir Suisse. Mais  je ne peux qu'abonder dans le sens de la prise de position de Mr. Thomas Held, le bientôt ancien Président de cette Fondation, lorsqu'il met la Suisse en garde en disant : «La Suisse ne doit pas se surestimer [sur le plan économique]».

Lors de cette crise économique majeure et qui est loin d'avoir déployé tous ses effets pervers, la Suisse a pu compter sur ses forces qui sont importantes:

  • frein à l'endettement des particuliers et des Collectivités publiques (Confédération, Cantons, etc..) qui a prévenu et empêché la dette cumulée de ces différents acteurs économiques de prendre les proportions abyssales connues par d'autres Etats
  • tissu extraordinairement dense de petites et moyennes entreprises innovantes et tournées vers l'exportation au travers de marchés de niche
  • remarquable souplesse et intelligence de la part des entreprises et de la Confédération dans le recours au chômage partiel (plutôt qu'aux licenciements brutaux et massifs connus ailleurs)
  • réservoir de main d'œuvre particulièrement qualifiée (grâce au recours important à l'apprentissage en lieu et place du «tout académique» de certains de nos voisins)
  • immigration massive, à l'échelle de ce pays, de cadres et de travailleurs en provenance de l'UE, ce qui a stimulé la croissance intérieure (il a fallu les loger, les nourrir, accueillir leurs enfants à l'école, etc...).

Tout ceci est absolument remarquable et a permis à la Suisse de faire mieux que la plupart des économies occidentales dans cette tourmente qui a failli tout emporter. Pour donner une meilleure perspective de cette performance, il suffit de se remémorer le fait suivant : bien qu'il ait souvent été reproché à la Suisse de tirer sa prospérité de l'évasion fiscale de ses voisins, il faut se souvenir qu'en 2009, alors que les grandes banques accumulaient les pertes depuis 2 ans (> 60 milliards de CHF entre UBS et Crédit Suisse) et n'avaient plus payé le moindre impôt, la Confédération a remboursé 10 milliards de CHF de sa dette (qui dit mieux !). Ceci prouve magistralement que la Suisse ne vit pas que de l'évasion fiscale. C'est un point particulièrement important à souligner au vu des multiples pressions internes et externes contre le secteur bancaire !

Cela dit,  je rejoins Mr Held, dans sa mise en garde, car l'équilibre économique est un exercice périlleux où rien n'est jamais acquis. La Suisse a aussi ses faiblesses parmi lesquelles :

  • un secteur bancaire surdimensionné qui représente plusieurs fois le PIB de la Suisse, et qui en cas de nouvelle crise grave pourrait entraîner tout le pays dans sa chute, un peu sur le mode islandais
  • une grande dépendance par rapport à la santé économique de nos voisins, Allemagne en tête (le marché intérieur est très petit: 3% des ventes mondiales de Nestlé par exemple)
  • une économie si florissante que le franc suisse est redevenu une valeur refuge, ce qui peut prétériter notre industrie d'exportation (même si celle-ci bénéficie de l'achat de matières premières à moindre coût)
  • corollaire au point précédent, l'engagement formidable de la BNS sur le marché des changes (près de 100 milliards d'Euros achetés en quelques semaines, au moment de la crise grecque) pour tenter d'empêcher la surévaluation du franc suisse par rapport aux monnaies de nos principaux partenaires économiques, ce qui fait courir un risque assez terrifiant (plusieurs dizaines de milliards dans le pire des cas, et ce qui se passe ces jours avec la crise irlandaise, portugaise et la révision à la hausse des déficts de la Grèce n'est fait pour rassurer personne)
  • des Fonds de pension beaucoup trop profondément affectés par l'évolution du marché des actions

Tout ceci amène à féliciter ce pays pour les remarquables performances de son économie mais à l'inciter à rester particulièrement vigilant et à ne surtout pas s'endormir sur ses lauriers.

 

16:39 Publié dans Suisse - ses défis | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : suisse, économie, crise | |  Facebook